Ça y’est, nous en savons plus sur les moyens de sécurisation HADOPI, après la diffusion (par Numerama) de leurs spécifications fonctionnelles (publiques mais secrètes), établies par M. Riguidel (soupçonné de conflits d’intérêts).

Le document final est publié ici.

Sémantique

Ce document nous confirme que le logiciel de sécurisation est en fait un mouchard, un logiciel de surveillance et de contrôle des utilisateurs.

En effet, la sécurité permet de se prémunir d’attaques extérieures et d’espionnage. Au contraire, les spécifications présentées définissent un logiciel espion qui journalise les faits et gestes (du moins ceux qui l’intéressent) des internautes. Dans l’esprit des architectes de la loi, la surveillance des utilisateurs est un moyen de sécurisation de la forme actuelle de la propriété intellectuelle, de la même manière que la censure est un moyen de sécurisation de l’opinion publique. Mais il ne s’agit absolument pas de sécurisation informatique.

Il est d’ailleurs amusant d’avoir précisé que logiciel devait espionner mais sans trop se faire remarquer (page 13) :

les moyens ne sont pas reconnus comme un « malware » par les antivirus du marché

Principe de fonctionnement

Le principe de ce mouchard est d’enregistrer les actions de l’utilisateur dans deux fichiers (une version en clair et une version « sécurisée »). La version « sécurisée » doit être conservée un an, et servira au besoin à prouver que l’utilisateur a ou n’a pas fait telle ou telle action. C’est exactement comme proposer à la population l’installation d’une caméra de surveillance sur la tête qui conserverait les enregistrements pendant un an, dans le but de prouver son innocence lors d’une éventuelle accusation.

Ces spécifications sont inquiétantes par leur logique de surveillance et de contrôle. Les objectifs sont assez clairs. De plus en plus de politiques prenant conscience des enjeux de la neutralité du net (le Chili a même voté une loi pour la garantir), il paraît difficile d’imposer un filtrage (par ailleurs inefficace) pour combattre le partage de fichiers (quoique l’idée pourrait encore resurgir). Il serait également délirant d’imposer à chacun l’installation d’un tel mouchard sur toutes ses machines (même la Chine a reculé). La solution est donc de créer une insécurité juridique avec des accusations aléatoires (sans aucune preuve) et de proposer un outil de surveillance qui permettra de prouver sa bonne foi. S’ils ne peuvent pas prouver leur innocence, les utilisateurs risquent une amende de 1500€ et/ou une coupure d’accès Internet pendant un mois pour délit de négligence caractérisée. Une subtile manipulation de la présomption d’innocence.

L’arnaque technique

Attention, on rentre dans la technique, c’est là que ça devient rigolo.

Un journal… sécurisé

Je disais que le logiciel devait journaliser les actions des utilisateurs dans deux fichiers, une version en clair et une version « sécurisée ». C’est la partie cruciale du fonctionnement du logiciel de sécurisation. Tout est détaillé pages 28 et 32 :

Il existe deux sortes de journaux qui sont produits en temps réel dans deux bases de données distinctes :

Un journal en clair que les utilisateurs et l’administrateur peuvent consulter.

Un journal sécurisé. Ce journal est confidentiel, authentique et infalsifiable. Toute tentative de falsification éventuelle est détectable. Pour des raisons de sécurité, cette seconde version du journal est en mode binaire, compressée, signée électroniquement, chiffrée, et archivée pendant une période d’au moins une année. Ce journal sera accessible en clair à la demande du titulaire de l’abonnement. Il permettra de vérifier, après déchiffrement avec la clé privée correspondant au logiciel, laquelle est détenue par le tiers de confiance, la mise en œuvre du logiciel de sécurisation à une date et heure donnée, et l’activité informatique de l’internaute concerné. Ce journal permet de refléter, sans interférence possible du titulaire de l’abonnement, les événements de l’accès Internet considéré.

Le chiffrement des journaux s’opère avec de la cryptographie asymétrique, en utilisant la clé publique fournie, avec le logiciel, par un tiers de confiance.

On a donc un journal en clair, et une copie en binaire-compressé-signé-chiffré-archivé-infalsifiable-incopiable. Comment est chiffrée cette copie? Par une clé publique (fournie avec le logiciel). Comment est signée cette copie? Ce n’est pas dit, mais c’est forcément par une clé (privée), fournie elle-aussi avec le logiciel.

Le poste de l’utilisateur possède donc la clé de chiffrement et la clé de signature, mais attention, abracadabra, il ne doit pas pouvoir créer un « faux » journal chiffré et signé ! Et s’il tente de créer un faux journal, le logiciel doit le détecter !

Un logiciel impossible

Le but du journal « sécurisé » est évidemment de s’assurer qu’il a bien été généré par le mouchard et qu’il n’a pas été modifié. On se demande alors l’intérêt de le chiffrer par une clé publique (vu que de toute façon le journal est accessible en clair). Ce qu’il faut, c’est le signer. Et pour signer, il faut une clé privée. Et une clé privée, on ne peut pas l’intégrer au logiciel, car alors elle serait rendue publique, et n’importe qui pourrait signer n’importe quoi. La clé privée du « tiers de confiance » ne peut donc pas être diffusée pour signer les journaux.

Envoyer les journaux chez le « tiers de confiance » (ce qui est clairement exclu de toute façon) ne fonctionnerait pas mieux, car rien n’empêcherait l’utilisateur d’envoyer de faux journaux.

Il n’est donc pas possible de réaliser un tel logiciel.

Mesdames et messieurs de l’Hadopi, si une société vous propose un logiciel qui répond aux spécifications, méfiez-vous, il n’y répond pas. Mesdames et messieurs les commerciaux des sociétés informatiques, réfléchissez bien avant d’accepter un tel contrat, vos équipes projets ne pourront pas le réaliser.

La cryptographie asymétrique

Pourtant, la cryptographie, ça fonctionne bien et c’est accessible à tous très simplement. Pourquoi donc un tel logiciel ne peut pas fonctionner ?

La cryptographie asymétrique, ça permet à A d’écrire un message à B de telle manière que B soit sûr que le message provienne de A et que A soit sûr que seul B puisse le lire. A et B se font confiance.

Ici, par définition, le tiers de confiance vis-à-vis de l’Hadopi (B) ne fait pas confiance à l’internaute (A). Donc B veut écrire et signer le message (ici le journal) qui se trouve chez A. Pour cela, une partie de B (le mouchard) doit se trouver chez A : cette partie peut donc être contrôlée par A. On en déduit que A peut signer les messages qu’il veut en se faisant passer pour B.

Il n’y a d’ailleurs rien d’étonnant à ce qu’un outil de sécurité et de protection ne réponde pas au besoin d’un logiciel de surveillance et de contrôle.

Cachez le code

Logiciels propriétaires

Il reste une petite subtilité à détailler. J’ai dit que si la clé privée était intégrée au logiciel, alors elle était publique (accessible à tous), et que si le mouchard se trouvait chez un internaute, il pouvait être contrôlé par l’internaute.

En fait, certains logiciels ne permettent pas aux utilisateurs d’en étudier directement le fonctionnement, et donc a fortiori d’en modifier le comportement : ce sont les logiciels dits propriétaires ou privateurs (du moins ceux dont les sources ne sont pas fournies). Ces logiciels sont par définition une privation d’une partie du contrôle de sa propre machine : l’utilisateur doit faire confiance aveuglément aux actions du logiciel. C’est l’idéal pour un programme de surveillance.

Mais il ne s’agit en rien d’une sécurité, la clé se trouve quand même dans le programme, et sera un moment ou à un autre utilisée (pour signer le journal). Ne pas fournir les sources du programme ne fera que rendre la tâche un petit peu plus difficile (il faudra sans doute lire de l’assembleur), mais je n’ai aucun doute sur le fait que 48 heures après le programme diffusé, un outil permettant d’en extraire la clé sera disponible.

Bien loin d’une protection rendant le journal infalsifiable comme exigée.

Logiciels libres

Les rédacteurs du document ont bien compris que le logiciel libre ne devait pas être écarté du champ du mouchard, et qu’il fallait que l’expression « logiciel libre » apparaisse dans les spécifications (page 6) :

Les moyens peuvent être réalisés à partir de logiciels libres et/ou fonctionner sur des systèmes d’exploitation libres.

Ils peuvent être réalisés « à partir » ou « fonctionner sur » des logiciels libres. Mais fondamentalement, un mouchard ne peut pas être libre. Le logiciel libre permet à l’utilisateur d’avoir le contrôle de sa machine ; le mouchard lui propose de perdre une partie de ce contrôle pour être surveillé. C’est forcément incompatible.

Concrètement, c’est très simple à comprendre : il suffit de modifier les sources du logiciel qui écrit le journal « sécurisé » pour qu’il n’écrive que ce que l’on décide.

Droit de contrôle de son ordinateur

On observe de nombreuses tentatives de s’emparer du contrôle d’au moins une partie des ordinateurs de la population. C’est le cas avec des systèmes de suppression d’applications ou de contenu à distance sans le consentement de l’utilisateur (je pense notamment à Apple et Google pour leur systèmes mobiles). C’est le cas maintenant avec des mouchards que la loi recommande.

Je pense qu’il serait intéressant de faire du « droit de contrôle de son ordinateur » (ou appelez ça comme vous voulez) un enjeu au même titre que la neutralité du net : si le filtrage est interdit au niveau du réseau, il va être chez l’utilisateur. Dans ce cas, la seule forme acceptable est qu’il soit sous son contrôle, et non sous le contrôle d’une entreprise privée ou d’une quelconque autre entité.

D’ailleurs, le document de spécifications du logiciel HADOPI laisse penser que l’installation d’applications dans les boitiers ADSL hors du contrôle de l’utilisateur est prévu (page 9) :

Pour le moment le parc des boitiers ADSL est très hétérogène, et les boitiers sont dimensionnés de telle manière qu’il est difficile de loger des applications supplémentaires dans ces boitiers. Pourtant, on peut réfléchir à ces solutions pour les futures générations de boitiers, dans le cadre du renouvellement général du parc.