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Anti-AdBlock et Hadopi, même combat ?

La presse s’inquiète de plus en plus de l’impact des bloqueurs de publicités sur leurs sources de revenus et condamne, plus ou moins ouvertement, leur utilisation par les internautes.

Le débat se polarise alors entre :

  • ceux qui considèrent qu’ils n’ont pas à se voir imposer des publicités, et qui donc les bloquent ;
  • ceux qui pensent que les internautes ne devraient pas bloquer les publicités car elles financent les sites où elles sont affichées, en particulier ceux de journalistes.

La seconde catégorie avance un argument simple et de bon sens : le contenu produit nécessite du travail, et leurs auteurs ont évidemment besoin de se loger, de se nourrir, et bien d’autres choses encore… Ce qui implique, dans notre société, d’avoir de l’argent. Ce que rapporte un peu la publicité.

Les autres sont des pirates sans conscience désirant tout gratuitement, à qui il faut expliquer qu’une attitude responsable consiste à ne pas bloquer les publicités. À moins que…

Hadopi

Des auteurs qui proposent du “contenu” difficilement vendable à un public qui y accède sans le payer, ça ne vous rappelle rien ?

L’un des fondements de l’idéologie répressive d’Hadopi est qu’il faut éduquer et contraindre les utilisateurs, sans quoi les “créateurs” ne pourront plus “vivre de leur travail”, et donc ne pourront plus “créer”.

Faut-il établir un cadre psychologique incitant à accepter l’intrusion de publicités afin que les journalistes puissent “gagner leur vie” ?

De la même manière qu’il faut dépasser l’opposition entre le partage de la culture et son financement par la vente de copies, je pense qu’il faut dépasser celle entre la liberté de (non) réception (appliquée au web) et le financement par la publicité.

Les discussions portant sur la négociation d’un compromis entre les deux positions, comme l’acceptation de publicités moins intrusives, paraissent vaines.

Valeur et financement

Ne pas pouvoir vendre un contenu ne signifie pas qu’il n’a pas de valeur : un article rendu accessible à tous n’a pas moins de valeur que le même article restreint par un accès payant.

Par contre, y ajouter de la publicité diminue la valeur que leur attribuent les lecteurs, mais aussi les auteurs eux-mêmes : tous préféreraient ne pas la subir. La publicité agit donc comme un parasite.

Et pour les journalistes, ce parasite engendre une dépendance financière pouvant influencer le fond du discours. D’une manière générale, les sources de financement ont souvent tendance à réduire l’indépendance, pierre angulaire du journalisme.

C’est la raison pour laquelle certains essaient de ne dépendre que de leurs lecteurs. Mais, pour la plupart d’entre eux (pas tous), cela signifie limiter le contenu aux seuls abonnés. En effet, si tout est déjà accessible, pourquoi payer ?

Cependant, en pratique, seuls quelques gros sites peuvent se permettre cette restriction (les internautes ne vont pas s’abonner aux milliers de sites qu’ils visitent). Et au fond, est-ce bien le web que nous voulons, cloisonné par des barrières à péages ?

Du côté des lecteurs, la publicité ralentit la navigation, impose une pollution visuelle et collecte certaines données personnelles ; pas étonnant qu’ils cherchent à s’en prémunir !

Monnaie, revenu et travail

Dans le monde de la rareté, l’échange monétaire provient de la rencontre de l’offre et de la demande. Dans le monde de l’immatériel, l’offre et la demande se rencontrent déjà parfaitement sans monnaie, qui ne joue alors plus le rôle de facilitateur d’échange, mais au contraire d’obstacle : il est nécessaire de restreindre ou dégrader le résultat du travail pour pouvoir “gagner sa vie”.

Le métier de certains journalistes, dont personne ne conteste l’utilité, est menacé, car nous avons intégré le fait que le revenu devait provenir exclusivement du travail. Mais si ce travail ne génère pas d’argent, doit-il disparaître ?

La publicité est omniprésente car il faut absolument gagner de l’argent autrement, l’information en elle-même n’en rapportant pas. Pourtant, les internautes vont bien sur les sites de presse pour l’information, pas pour la publicité !

Revenu de base

Et si une partie du revenu était indépendante du travail ? Dissocier le revenu et l’emploi n’améliorerait-il pas la situation, pour tout le monde et en particulier pour les journalistes ?

Le revenu de base augmente la possibilité d’activités non rentables, sans ajouter de dépendances (car inconditionnel).

La rentabilité ayant tendance à entraver et dénaturer le journalisme, ne devrions-nous envisager sérieusement cette proposition dans les débats sur le financement de la presse, et plus généralement sur les productions potentiellement non-marchandes ?

Le revenu de base n’interdirait bien sûr pas les autres sources de financement : il s’y ajouterait. Simplement, il augmenterait la capacité à refuser des financements contraignants, tels que ceux provenant de la publicité…

Commentaires

Et dans le même temps, le modèle “Mediapart”, où les abonnés rémunèrent le travail des journalistes, sans l’ombre d’une publicité ou d’une subvention, fait un carton. Comme quoi la juste rémunération d’un véritable travail journalistique (même si je ne suis pas fan des problématiques abordées) est une chose qui fonctionne encore, y compris sur le net. Et ce alors que tout le monde promettait à Plenel une gros flop.

Très bien observé. On voit ici à l’oeuvre l’idéologie du tout-commercial que j’avais autrefois dénoncée dans http://valentin.villenave.net/mon-ami-le-tout-gratuit

Tom

Comparer ça avec Hadopi c’est vraiment tiré par les cheveux ! :D

Ces sites ne vendent justement rien et essaye de financer leurs activités par la pub seul moyen viable pour la majorité d’entre eux.

Le mythe du tout gratuit c’est bien joli mais ça ne fait pas tout, j’utilise aussi adblock mais uniquement sur quelques sites qui abusent vraiment, voir un avertissement ne me choque pas , je peux le comprendre …

Je te rejoins par contre sur le revenu de base qui serait dans certains cas porteur de bonnes choses ! ;)

Minoulefou

Ta réflexion recoupe le discour de Bayart dans «une contre histoire des internets». Il posait dedans le problème du choix de modèle de rémunération: faut-il rémunérer un travail ou une rente?

Tu semble être d’avis de rémunérer le travail à l’aide de subventions si j’ai bien compris ton billet. Seulement, à qui accorder ce revenu de base? Sur quels critères pourrait-on choisir les bénéficiaires?

Je pense que ce sera une question primordiale et loin d’être triviale si l’on commence à partir dans de tels modèles.

Un autre risque serait de créer une machine avec une inertie monstrueuse un peu à l’image de l’audio-visuel en France…

L’idée me semble interessante, ça a l’air de plutot bien marcher pour la recherche, mais je doute du fait que cela marche sur la presse: l’organisme qui délivrerait de telles subventions aurait alors un droit de vie ou de mort sur énormément de journalistes…

J’ai l’impression que le libre devient de plus en plus politique. À travers des prises de consciences des menaces sur internet, la surveillance de la vie privée et le contrôle de l’usage qui est fait de ordinateurs, on débouche sur une réaction qui devient de moins en moins technique et de plus en plus politique.

C’est une bonne chose, continuons de diffuser l’esprit du logiciel libre !

bochecha

@chimrod: le mouvement du Logiciel Libre a toujours été un mouvement politique / philosophique.

C’est même justement pour ça que certains ont crée l’Open Source : un mouvement politique / philosophique, ça fait peur aux dirigeants d’entreprise, qui préfèrent qu’on leur parle de méthode de développement permettant de réduire les couts tout en assurant une meilleure qualité.

Très bien vu. Je dirais même plus : salaire universel à vie… ;-)

http://www.reseau-salariat.info/

®om

@Minoulefou

Seulement, à qui accorder ce revenu de base? Sur quels critères pourrait-on choisir les bénéficiaires?

Le point central du revenu de base est d’être inconditionnel : tout le monde le recevrait.

Le Monde diplomatique de mai 2013 y consacre un dossier, que je vous recommande.

Au passage, ils proposent maintenant leur journal en version numérique.

Bruno

C’est une analyse pertinente et je te rejoins tout à fait sur la nécessité du revenu de base (@Minoulefou c’est un revenu inconditionnel et universel).

L’autre problème de la publicité sur les sites c’est qu’elle perturbe la lecture.

Il a été démontré par études scientifiques que la compréhension et la mémorisation d’un texte présenté à l’écran étaient diminuées par la présence d’un simple image publicitaire à côté du texte.

Les éditeurs de sites en croyant créer de la valeur ajoutée avec des encarts pubs ne font que diminuer la valeur du contenu. Le blocage de la pub permet de la retrouver un peu.

macaque

Encore un article que j’ai lu avec intérêt. Au final j’ai quand même un peu l’impression qu’il mixe un peu trop des problèmes différents mais s’ils se rapprochent par certains aspects.

Je vais essayer d’expliquer mon avis qui rejoint/reprend certaines des idées évoquées.

Il y a le problème de la pub : pour moi le premier problème de la publicité c’est que même si on aime tous croire qu’on y est insensible ce n’est pas vrai et cette publicité c’est nous qui la finançons. Donc se la voir imposée, sur internet comme ailleurs, c’est comme si on vous débitait directement de l’argent sur votre compte. En fait c’est même pire car non seulement on la paie mais en plus elle pervertie notre façon de pensée et bien plus pour nous faire ressentir un manque envers des choses inutiles ou presque que pour nous faire découvrir les choses qui enrichiraient réellement notre vie ou même des produits qui nous permettraient de vivre mieux, mais je m’éloigne du sujet principal.

Il y a le problème du financement du journalisme. Une partie de celui-ci peut sans doute venir de la publicité elle même. Si des journaux se financent avec la publicité et que les gens croient qu’ils sont gratuits, ils ne comprennent pas pourquoi les autres seraient payant. Mais il y a d’autres causes sans doute plus importantes :

  • L’intérêt des gens pour telle ou telle information : de fait les articles “à sensation”, “people” ou proche de ce que vivent les gens fonctionne attirent plus de lecteurs et donc plus d’argent. Pourquoi faire un enquête longue et coûteuse sur un vrai problème en récoltant, triant et mettant en forme l’avis de pleins de personnes différentes impliquées dans la question, si l’on fait plus d’auditeur avec un reportage sur une attaque de requin, l’interview d’une personne qui n’a jamais entendu parler du problème ou le mariage d’un tel et d’un tel.
  • L’indépendance vis à vis du financement, un article, un reportage, une interview peut facilement venir jouer le même rôle que la publicité qui l’entoure. En évitant les sujets qui fâchent ou en faisant directement la promotion de tel ou tel artiste, tel ou tel livre.

Il y a enfin le problème qui se rapproche du sujet d’hadopi, si l’information est libre, pourquoi un journal financerait une enquête coûteuse plutôt que de simplement relayer l’information quand les autres la publie. Faut-il un droit de “découvreur” de l’information et interdire aux autres de la relayer (quitte à ce que du coup l’information meurt car parue dans un journal que personne ne lit, ce qui donnerait un bon moyen d’étouffer une affaire).

Dans ces questions on retrouve le problème des différentes valeurs des choses : Comment mettre en adéquation le salaire d’un journaliste, l’effort qu’il a produit pour faire un article, l’intérêt qu’auront les gens pour les articles et la somme d’argent qu’ils accepteront de dépenser pour, la valeur réelle mais si difficilement mesurable de l’intérêt d’un article vis à vis de la société en générale.

J’aime l’idée du revenu universel, mais je doute qu’il réponde à tous les problèmes. D’abord parce qu’un média, en tout cas les média actuel, ne cherche généralement pas seulement à avoir juste assez d’argent pour fonctionner. Il cherche la plus part du temps à faire le plus d’argent possible, souvent pour faire plaisir aux actionnaires.

Un revenu de base permettant aux gens de vivre n’empêchera pas les gens de vouloir avoir toujours plus d’argent, ou du moins une grande partie d’entre eux persuadée (par la publicité) qu’ils seront plus heureux ainsi.

Le revenu de base ne mettra pas forcément en adéquation la manière dont un journaliste traitera une information et l’intérêt de la société :

  • Si un journaliste est passionné par un sujet qui n’intéresse que lui et n’a aucun intérêt pour faire évoluer la société, il pourra s’y consacrer pleinement. Et tout son travail et ses efforts réels pourront cependant n’avoir aucune valeur pour la société.
  • Un journaliste même s’il n’écrivait pas pour gagner de l’argent aurait sans doute envie d’écrire pour être lu et reconnu. S’il peut choisir des sujets qui intéresseront plus de lecteur ou choisir de présenter un article sous une forme moins impartiale ou carrément fausse car il juge que c’est son intérêt personnel, le revenu de base n’y changera rien car il n’aura pas changer l’intérêt qu’auront les gens pour tel ou tel sujet.

Un des problèmes de notre monde actuel c’est que la valeur de l’argent n’est plus du tout en adéquation avec la valeur de l’apport par rapport à la société en générale et c’est sûr qu’il faut que l’on trouve une solution à ça. Mais il faut aussi faire attention à trouver un moyen de valoriser de que font les gens par rapport à l’intérêt de ma société sinon ils feront logiquement ce qui est dans leur intérêt personnel et ces deux intérêts ne se rejoindront pas forcément. Cela ne passe pas forcément par de l’argent. Je pense que la reconnaissance que peuvent avoir les autres envers nous même est sans doute un moteur plus puissant que la richesse matérielle lorsque l’on est l’abri des nécessitées matérielles.

®om

@macaque

Faut-il un droit de « découvreur » de l’information et interdire aux autres de la relayer (quitte à ce que du coup l’information meurt car parue dans un journal que personne ne lit, ce qui donnerait un bon moyen d’étouffer une affaire).

Je te conseille Le monde, tous droits réservés, que j’ai découvert grâce à calimaq : c’est exactement le sujet, avec les pirates terroristes qui militent pour que l’information soit libre.

@macaque

J’aime l’idée du revenu universel, mais je doute qu’il réponde à tous les problèmes.

Il ne va pas résoudre tous les problèmes de l’humanité… Ça ne remet pas en cause son utilité voire sa nécessité.

@macaque

Un revenu de base permettant aux gens de vivre n’empêchera pas les gens de vouloir avoir toujours plus d’argent, ou du moins une grande partie d’entre eux persuadée (par la publicité) qu’ils seront plus heureux ainsi.

Il rend davantage possible le refus de certains financements contraignants. Ce n’est pas pour ça que tout le monde va les refuser, mais c’est néanmoins une amélioration.

@macaque

S’il peut choisir des sujets qui intéresseront plus de lecteur ou choisir de présenter un article sous une forme moins impartiale ou carrément fausse car il juge que c’est son intérêt personnel, le revenu de base n’y changera rien car il n’aura pas changer l’intérêt qu’auront les gens pour tel ou tel sujet.

Un journaliste est indépendant quand son discours n’est pas soumis à des liens de pouvoir, en particulier des liens financiers. Après, qu’un journaliste indépendant traite un sujet selon son point de vue personnel, qui peut se révéler faux (selon qui ?) ou partial, me semble hors de propos. La confrontation des points de vue permettra à chacun de se faire une opinion. C’est mieux que l’auto-censure pour éviter de froisser les publicitaires…

macaque

Je ne crois pas que le revenu de base rendrait les journalistes indépendants, je pense que l’impact serait minime.

Pour moi le revenu de base est plus une amélioration de la façon de voir et penser notre système. Sur le fait de partager équitablement le fruit du travail de nos ancètres et des ressources que la planète nous offre on est d’accord (et il faudrait le faire à l’échelle mondiale ce qui réduirait considérablement notre part par rapport à ce que l’on en retire actuellement, mais c’est un autre débat).

Pour rendre les journalistes indépendants, on est d’accord qu’il faut faire en sorte que leur source de revenu ne dépende pas de quelque chose ou quelqu’un impacté par les choix qu’ils peuvent faire dans leur article.

Mais le principe du revenu de base, c’est qu’en même que la plus part des gens cherchent à gagner plus que celui-ci, la question du financement se posera donc de la même façon. Et un journal est une entreprise qui devra payer des impôts pour financer le revenu de base. L’équilibre financier ne me paraît pas très différent au final.

De plus pour avoir du succès, un journaliste cherchera à être publié dans un journal qui est beaucoup lu. S’il veut garder sa place dans ce journal, on retrouvera la aussi les mêmes problèmes d’indépendance.

Pour les journaux papiers, quels que soit l’indépendance des journalistes il reste toujours le choix de l’éditeur qui choisit quel article il met dans son journal ou non. Produire un journal coûte de l’argent, l’éditeur ne va pas financer la publication avec son revenu de base.

Pour résumer, même en suposant que les journalistes puissent tous écrire et publier de façon complètement indépendante, la manière dont va être diffusé leur article dépend en grande partie de la publicité qui sera faite pour ceux-ci. La majorité des gens auront accès aux articles de personnes qui pensent comme les grand groupes souhaient que l’on pense. Ces journalistes seront indépendants mais sélectionnés pour leur opinion ce qui ne change pas le problème de la dépendance des médias.

Actuellement aussi les gens peuvent comparer les différents journaux et choisir de payer pour lire un journal indépendant ou de lire des articles sur des plateformes de publication libre. Cela n’empêche pas le problème de matraquage d’une information et le fait que quand on croule sous l’information il est difficile d’en faire le tri pour trouver les différents points de vu.

MisterMax

Ce qui me gène dans le revenu de base et ses dérivés, c’est qu’il repose sur l’Etat, ou autre autorité centrale. Ce n’est guère différent de la retraite, du rsa, du chomage et tout ces droits/acquis/aides, et permettraient de rendre tout cela plus simple et plus juste. Mais le problème, c’est que la retraite, le rsa et le chomage, sans parler de la sécu, apl et compagnie, se font lentement mais surement grignoter depuis des années, et sérieusement malmener ces dernières années en particulier. Alors comment s’assurer que ça dure dans le temps ? Que ce ne soit pas modifié, vidé, supprimé, ou qu’une augmentation des prix n’enlève tout effet à terme ?

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